Homophonies 1984 dossier la pedophilie

From William A. Percy
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Homophonies, the monthly 'homosexual et lesbien' magazine of France's Comite d'Urgence Anti-Repression Homosexuelle, devoted the cover story in their November 1984 issue (number 49) to the debate about pedophilia. The following contains the text of that discussion from that issue.

The magazine was founded in 1979 and continued into 1987.

http://fr.wikipedia.org/wiki/Homophonies http://fr.wikipedia.org/wiki/Comit%C3%A9_d'urgence_anti-r%C3%A9pression_homosexuelle




HOMOPHONIES

"Mensuel homosexuel et lesbien du Comite d'IUrgence Anti-Répression Homosexuelle" from their special issue "Dossier la pedophilie: Nos lecteurs se disent", no. 49, November 1984




La pédophilie serait-elle le dernier taboo de la sexualité de ce vingtième siècle finissant? Et ce, y compris dans le milieu homosexuel?... Pourtant, l'enfance du sexe c'est ce quit produit l'adulte avec tous ses refoulements et/ou ses épanouissements. Alors peut-être faut-il s'interroger sur notre rappor à l'enfant, y compris dans sa sexualité?

Dossier realisé par le Groupe de Recherche pour une Enfance Differente (GRED)




POEM

Peut-être vous verrai-je aujourd'hui

Enfants, vagabonds du village

Dans mes bras, un instant caressés

Où êtes-vous gamins superbes ?

Pourquoi nous a-t-on enchaînés ?

Heureux qui chante pour l'enfant

Il ne dit rien et vient l'écho du corps

Le cœur s'est attendri à l'infini, mais

Il y a toujours une loi pour condamner

Et moi je tremble d'une si grande impossibilité.

G.B.




ENFANCE MON AMOUR


Pédophile, pédéraste, valse des mots, confusion des sen- timents. Amour, y es-tu ? Mais qu'est-ce que tout cela veut dire ?

Petit Robert, dictionnaire édition 1984 : « Pédophile : de pédo, enfant, et philie, attraction sexuelle pour les enfants ; voir pédérastie. » « Pédérastie : du grec erân, aimer et paidos, enfant : commerce charnel de l'homme avec le jeune garçon ». Sérieux, précis, le Petit Robert ; et pourtant, au détour d'une page, deux mots qui signifient exactement l'amour des enfants ont été réduits à une attraction sexuelle ou un commerce charnel homosexuel. Encore nous fait-il grâce des définitions de ses concurrents qui parlent de perversion... C'est que l'amour des enfants, en principe tout le monde connaît. Images parentales avec chérubins. Mais cet amour là cache une partie de la réalité des relations entre enfants et adultes qui sont aussi faites de désirs de toutes sortes, y compris (et c'est là que s'abat le voile de la pudeur) en matière sexuelle. Conséquence : vouloir soulever le voile c'est risquer de voir réduire toute relation amoureuse à l'enfant à la sexualité génitale. Difficile équilibre donc pour celui ou celle qui considère l'enfant comme une personne à part entière, qui l'aime tel qu'il est, dans la totalité de son être : celui-là, celle-là qu'il soit adulte ou enfant, je l'appelle « pédophile ».


Chérubins

Mais s'il est vrai que des adultes aiment des enfants, il faut bien que des enfants aiment des adultes, sinon ce n'est pas de l'amour. Je feuillette fébrilement le Petit Robert à la recherche d'un mot pour désigner cet enfant qui aime des plus âgés que lui. Je ne trouve rien. Ça ne veut pas dire que ça n'existe pas ; les témoignages que nous repro- duisons dans ce dossier le prouvent, mais cela veut dire que la société, pour mieux stigmatiser la pédophilie, lui refuse les mots mêmes de sa justifica- tion. Il faut plonger dans la littérature de l'antiquité pour trouver au Banquet de Platon, à côté de l'amoureux des enfants ou « pédéraste », l'enfant qui l'aime ou « philéraste ».

Valse des mots. Et après tout, qu'est- ce qu'un enfant ? Moi je ne suis pas pédophile dira l'un, je suis éphébophile, je préfère les adolescents. Depuis quelque temps les lesbiennes ont inventé leur propre mot pour désigner leur amour des petites filles : la koréphilie, qui, pour s'accompagner éventuellement de danses et chansons, n'est pas pour autant la choréphilie. Faut-il se moquer de ces catégories, les réfuter parce qu'elles enferment la réalité ? Oui et non. Une jeune femme d'une trentaine d'années, mariée et mère de famille, me disait un jour qu'elle avait des relations de masturbation réciproque avec sa petite fille depuis le plus jeune âge de celle-ci. Quand je lui expliquai qu'il s'agissait là de relations homosexuelles, incestueuses et pédophiliques, elle se mit à pousser les hauts cris. Ces mots avaient une connotation trop péjorative, pour elle, pour qu'elle puisse les appliquer à sa propre expérience. En un sens elle avait raison de ne pas accepter les catégories, mais ce faisant elle participait de l'opprobre général, y compris sur ce qu'elle vivait elle-même.


Protéger les mineurs ?

La loi dans ses bizarres évolutions ne nous renseigne guère sur ce qu'est la pédophilie. Le Code pénal de 1810 ignorait cette notion, qui ne réprimait que des relations non consenties quel que soit l'âge. Mais en 1832 on vit apparaître cette notion étrange d'attentat à la pudeur sans violence sur mineur de moins de onze ans, qui punit de la réclusion criminelle des relations consentantes. Plût au ciel que tous les attentats commis dans le monde le soient sans violence. L'âge de la majorité sexuelle fut relevé à treize ans en 1 863, à vingt- et-un ans en matière homosexuelle sous Vichy en 1942, à quinze ans pour les hétéros en 1945, ramenée à dix-huit pour les homos en 1974, et finalement fixée à quinze ans pour tous en 1982. Peut-on trouver la moindre cohérence à ces lois doctement élaborées par les gouvernants ? Ainsi on était pédophile quand on avait des relations homos avec un(e) moins de vingt-et-un ans dans les années soixante, on ne l'est plus maintenant que s'il (ou elle) a moins de quinze ans I Si les variations sur le thème de la majorité sexuelle sont difficilement explicables, pourquoi constatet-on aujourd'hui dans beaucoup de pays une similitude dans la loi aux alentours de quinze ans ? Le président socialiste de la commission de lois de l'Assemblée nationale a indiqué qu'on pourrait prévoir un abaissement de cet âge aux alentours de treize ans, mais ne remet pas en cause l'idée même de cette majorité. C'est que quinze ans, c'est, en France, l'âge où les filles peuvent se marier, c'est que treize ans c'est, à peu près, l'âge de la puberté. Autrement dit la sexualité est liée, qu'on le dise ou non, à la procréation. Avant ça, elle n'aurait pas lieu d'exister. Et qu'on ne croit pas que ces lois sont faites pour « protéger les mineurs ». D'abord elles peuvent servir à faire condamner un jeune mineur : n'importe quel jeune de plus de quinze ans qui a des relations sexuelles consentantes avec un moins de quinze ans peut être condamné. Quant aux adultes, le jurisclasseur cite ce cas extraordinaire d'un homme qui avait été condamné alors qu'il n'avait lui-même rien fait, mais qui n'avait pas empêché un mineur de se livrer sur lui à des attouchements ! La revendication du libre exercice de sa sexualité, quel que soit l'âge, hors de toute contrainte ou violence, est une condition élémentaire de la reconnaissance de l'enfant comme une véritable personne. Certains pensent qu'il faut laisser les enfants avoir des relations sexuelles entre eux, que les adultes n'ont pas à s'en mêler.

Mais avoir cette attitude c'est se mêler des affaires des enfants, c'est leur refuser le choix d'un(e) partenaire d'une autre classe d'âge. Quelle hypocrisie !


Désirs, désirs...

Bien joli, tout ça, dira-t-on, mais dans la pratique les adultes ont souvent une relation de pouvoir sur les enfants et peuvent donc leur imposer leur volonté, y compris sur le plan sexuel. C'est absolument vrai. On pourrait répondre que les relations des enfants entre eux sont par- fois très dures aussi, mais ce serait éluder la question. Le seul vrai problème c'est de savoir si cela doit mener à l'interdiction totale des relations sexuelles intergénérationnelles. Je pense qu'au contraire c'est cette interdiction même qui renforce le pouvoir des adultes sur l'enfant. En effet, par l'interdit se crée une réprobation sociale sur la pédophilie qui empêche l'enfant d'appréhender de façon claire ses désirs relationnels. Dès lors, dans l'atmosphère de culpabilité qui est mise en place, l'enfant peut être l'objet de toutes sortes de pressions où il aura du mal à démêler ce qu'il désire ou pas.

Au contraire un apprentissage par les adultes et par les enfants de la liberté de leurs désirs que ne vient contredire que le non-désir de l'autre est de nature à permettre l'épanouissement de toutes sortes de relations. Si la pédophilie, comme les autres sexualités, connaît ses scories (les viols de petites filles en sont, sans doute, la forme la plus barbare), elle ne saurait s'y résumer. Il y a aussi, dès aujourd'hui, par-delà les codes, d'admirables relations qui se créent entre enfants et adultes : fulgurances d'un moment, amours d'une vie, tout est possible. Sauf quand tombe le couperet de l'interdit et toutes ses conséquences : prison pour l'adulte, traumatisme des interrogatoires de police et de justice pour l'enfant, ruine d'une vie pour l'un et l'autre.

La liberté ne se partage pas, dit-on ; en amour non plus. La bastille de l'anti- pédophilie sera sans doute une des plus difficiles à prendre. Mais il est plus que temps de s'y préparer.

Gérard Bach




TÉMOIGNAGES

Un dossier sur n'importe quelle minorité se doit d'avoir une résonnance sur le vécu, d'où l'importance des témoignages... Pour les rapports «pédophiles », on trouve assez facilement des récits d'adultes se racontant (voire fantasmant) ou rendant compte de relations, souvent hélas ! épisodiques. Plus rares sont ceux d'enfants ou adolescents, garçons et filles, racontant leurs relations avec des adultes ; or, ce sont les plus intéressants. Les témoignages ci-après proviennent de différentes sources et concernent soit des mineurs qui ont des relations amoureuses avec des adultes, soit des majeur(e)s ayant des souvenirs de relations lorsqu'ils (elles) étaient enfants ou adolescents.

Témoignages choisis par Serge DURAZ


Je jouais beaucoup avec elle

« Je me souviens vers six ou sept ans, il y avait une femme adulte très belle qui m'attirait ; je venais me frotter sur son manteau de fourrure ; je savais qu'on prendrait ça comme un geste d'enfant sans signification, mais moi je savais ce que je voulais. Ensuite, à treize ans, je me rendais compte que je n'aimais pas les garçons sexuellement. J'étais attirée par mes professeurs femmes, surtout l'une d'entre elles. A la maison il y avait une babysitter qui venait garder mes plus jeunes frères et sœurs. Elle devait avoir vingt-cinq ans. Je jouais beaucoup avec elle et nous étions très amies. Plusieurs fois quand, mes parents étaient partis et les petits couchés, nous nous étendions toutes les deux sur le divan du salon et nous nous caressions sur tout le corps ; j'en garde un souvenir merveilleux. »

Charlotte


Vas-y mon gars

Je suis adolescent et je ne me sens pas attiré spécialement par les jeunes gars de mon âge. Je n 'ai jamais eu de rapport ni homo ni hétéro, mais je préfère les hommes de vingt - trente ans. Je ne sais pas non plus si je suis complètement homo ; des fois je me sens plutôt bisexuel et personne ne m'aide pour le savoir, surtout en ce qui con- cerne mon désir des gars. Je ne me fais pas draguer dans la rue (par les mecs), pourtant je ne dois pas être si moche que ça car les filles se chargent de le faire ; donc, des fois, je suis obligé de sortir avec l'une d'entre elles pour ne pas laisser planer de soupçon... Je n'ose pas aller au jardin Kennedy à Brest (seul lieu de drague), car parfois il y a des des- cente de police, et c'est juste à deux pas de la gare (grande circulation), et j'ai peur de me faire attaquer par des loubards, très nombreux à Brest. De plus, tout le monde sait que c'est le lieu de drague des homos. A partir de la sixième les jeunes le savent. Pour se chamailler tu les endends dire : « Alors tu vas au jardin Kennedy ? »

Laurent

(in Gai Pied)


J'ai 13 ans, je vis, je fais l'amour

En fugue depuis deux mois, je débarque à Paris, gare de Lyon, un samedi soir. Mon histoire vous paraîtra inutile pour certains et rassurante pour d'autres (ce qui m'intéresse). Donc, gare de L y on, dix heures, je ne connais personne ou quelques amis qui, dans ces cas là, ne le sont plus. J'ai traîné un peu ( artout, et évidemment, je termine par Pigalle (la grande aventure). Il faut vous dire, si vous n'êtes pas déjà au courant, que Paris c'est pas le pied pour dormir ou bouffer quand on n 'a rien a proposer en échange, et, à Pigalle, c'est le quartier (je crois) où on ne fait pas très attention à vous ; donc, au hasard d'une salle de jeux, je rencontre T. avec qui je vis depuis un mois et demi. Je l'ai connu très simplement : « salut, t'as pas une tige, on va boire un coup », etc. J'étais tellement crevé de dormir et de vivre dehors depuis plus d'une semaine, qu'après tout je ne risquais pas grand- chose. Faut vous dire que T. n 'est pas tellement du genre lunettes noires, imperméable, œil de lynx et sourire en coin, non, plutôt cool, jeune et l'air dans le vague. Donc, on est rentrés après les formalités d'usage. T. a son petit côté homme du monde : « je te ramène chez toi», etc. On rentre chez lui, avant-première, scene du couloir, du salon et de la chambre. Grand coup de barre, en guise de papiers peints, vous savez ce que T. a trouvé comme idée ? Des photos de jeunes boys et de jeunes filles nus et nues (mais très jeunes quand même), mais alors là, partout et même au plafond, jusque dans les chiottes, enfin je passe, je suis trop crevé, et T. aussi. Il me propose son lit... et lui va s'allonger dans le fauteuil (skaï Darty). Nous sommes aujourd'hui le 24 ou le 25 janvier. J'ai treize ans, et je vis, je mange, je dors, je sors, je me barre, je fais l'amour, nous faisons I'amour avec T. et moi et j'emmerde mes parents, ma famille, mes amis et tout le monde, je ne sais pas ce que cela donnera, mais je crois pas que personne n'aura le plaisir ni la fierté de nous retrouver un jour et de nous séparer. Chess (in Libération) Caresses anecdotiques Depuis la sixieme, pour alter au lycée, je prenais le metro aux heures de pointe et, comme toutes les petites filles, on me pelotait... Je me souviens toujours d'une petite copine qui se servait d'une épingle a nourrice pour «punir» les peloteurs. Vers treize - quatorze ans, j'ai commencé à m'abandonner aux caresses, serrée dans la foule, sans jamais chercher a savoir d'où elles venaient... Un jour, la caresse s'est faite savante, insistante, je n'ai pas pu l'arrêter, j'ai laissé passer la station du lycée. J'avais situé l'homme, je me suis serrée contre lui, j'ai relevé ma jupe, j'ai senti ses doigts se glisser, caresser. Il était très grand, et ses yeux fixaient un point, bien au-dessus de mon visage. J'aurais voulu qu'il me regarde, partager le spasme qui allait me secouer... Je n'ai jamais rencontré son regard, et, étourdie par mon premier orgasme, je me suis serrée contre lui. Il s'est dégagé, est descendu a la station suivante. Je lui ai bêtement couru après, je l'ai agrippé par la manche; « petite salope » m'a-t-il dit, en accélérant le pas. Pour moi, cette anecdote a été significative... Catherine (in Sandwich Libération)




FREUD ET L'ENFANCE DU SEXE

Cependant que, dans la poussière des décombres du siècle finissant, un mercantilisme obscène ravageait la France, quelque part dans la Vienne impériale de François-Joseph, des citoyens endimanchés faisaient la queue sous les fenêtres d'un ancien disciple de Charcot : le docteur Sigmund Freud. Par la force des choses, Freud était devenu l'apôtre des épouses hystériques et des pères de famille refoulés. Ayant abandonné une thérapie à base d'hypnose empruntée à son collègue Breuer, Freud soulageait à présent sa clientèle en l'écoutant parler. Et ce que ces bourgeois déboussolés avaient à lui confier était époustouflant : chacun d'eux prétendait avoir été, dans son enfance, victime d'un attentat sexuel.

De son propre aveu, croyant discerner dans ces séductions précoces le motif central des névroses adultes, Freud, dans un premier temps, ajoutera foi à ces récits, mais, au gré de ses investigations, il ne tardera pas à y découvrir une faille : il apparaîtra que les scènes, souvent scabreuses, auxquelles ses patients font allusion sont en quelque sorte des mises-en-scène, qu'elles n'ont en fait jamais eu'lieu !

Sous le coup, Freud se trouvera quel- que peu désorienté mais il finira par saisir la véritable portée d'une telle révélation : « Les symptômes névrotiques ne se relient pas directement à des événements réels mais à des fantasmes de désir1. »

Cela signifie que ses patients ne souf- fraient pas d'avoir été victimes d'un attentat sexuel mais, au contraire, d'avoir été frustrés dans leur demande de séduction ; ils étaient tout simple- ment en manque ! C'est que, voyez- vous, on ne se remet déjà pas d'avoir atteint l'âge adulte ; mais moins encore dès que l'on s'aperçoit que le capital libidinal des années d'enfance est épuisé, que l'on est passé à côté de toutes les réjouissances, de toutes les célébrations du corps enfantin. Pour les bourgeois repus, affalés dans les divans du rêve, il était trop tard : la psychanalyse, on le sait, n'a jamais guéri personne ! Et en aucun cas de cette affectation morbide que l'on nomme maturité. Mortellement atteints, les bourgeois de Vienne n'avaient plus qu'à retourner à leurs affaires, ils étaient tout juste « bons pour le service », on les avait civilisés.

Les divans profonds d'un cabinet viennois

De cette première série d'analyses, Freud tirera un certain nombre de conclusions positives dont la principale nous concerne au plus haut point. Freud avait fini par comprendre que ces « fan- tasmes de désir » que cachaient les « scènes de séduction » servaient à leur tour à « dissimuler l'activité auto- érotique des premières années de l'enfance ». Et c'est ainsi, comme nous l'expliquera Freud lui-même, que « derrière ces fantasmes apparut dans toute son ampleur la vie sexuelle de l'enfant2 ».

Jamais plus Freud ne mettra en question cette première constation : « // est vraiment si facile, écrira-t-il trente ans plus tard, de se convaincre de l'activité sexuelle régulière des enfants que l'on peut se demander avec étonnement comment les hommes sont parvenus à ne pas apercevoir ces faits évidents et à maintenir si longtemps la légende, fille de leur désir, de l'enfance asexuée. » Cependant, aura-t-il soin d'ajouter, « // est peu de constatations (...) qui aient excité une aversion aussi générale, qui aient provoqué une pareille explosion d'indignation 3 ».

On se tromperait lourdement en allant s'imaginer que Freud fut ravi de cette (re)découverte de la sexualité infantile. Il semblerait au contraire que tout ce qui touchait à l'enfant et sa sexualité lui répugnait et l'un de ses biographes nous rapporte qu'il n'eut pas même le courage d'en instruire ses propres fils... Mais, aussi significatives que soient ces répugnances, ne rendent-elles pas plus pré- cieuses encore les considérations de Freud ? Il ne faut surtout pas oublier que Freud appartenait à ce même milieu que l'on appelait chez nous, de façon abo- minable : « la bonne bourgeoisie », et qu'il fréquentait l'Association des méde- cins et l'Université qui étaient, comme dit Roland Jaccard 4, des « bastions de conservatisme bourgeois » !

Sans aller jusqu'à prétendre, comme le fit Jean-Paul Sartre, que Freud était « névrosé jusqu'à la moelle », le moins qu'on puisse dire c'est qu'il était atteint de pudeurs congénitales, réputées incurables. Une confidence de Freud à l'un de ses confrères illustre bien l'ambiguïté du personnage et ses états d'âme : « La majorité sexuelle telle que la société (...) la définit, écrit Freud à James Put- nam s, me paraît extrêmement méprisa- ble. Je suis partisan d'une vie sexuelle beaucoup plus libre, même si je n'ai pour ma part que fort peu usé d'une telle liberté. »

Certains auteurs 6 cherchent à nous convaincre que « Freud n'a jamais cessé, jusqu'à la fin de sa vie, de soutenir l'existence, la fréquence et la valeur pathogène des scènes de séduction effectivement vécues par les enfants. » Mais, précisément, en essayant de soutenir cette thèse, Freud ne fait que nous livrer des arguments supplémentaires en faveur de l'enfant ayant lui-même pleinement vécu sa sexualité : « La séduction du temps de l'enfance, précise Freud, garde aussi sa part dans l'étiologie (des névroses), bien qu'en des proportions plus modestes ; les séducteurs avaient d'ailleurs été le plus souvent des enfants plus âgées7 ! » Et nous pouvons déduire de cette déclaration que, si une quelconque névrose a pu naître de ces saines ému- lations, c'est tout simplement parce qu'elles ont été empêchées 8 !

Pierrot Lunaire

1. Freud, Ma vie et la psychanalyse, Gallimard, 1928. 2. Freud, Contribution à l'histoire du mouvement psychanalytique in Essais de psychanalyse, Payot, 1936. 3. Freud, Ma vie et la psychanalyse. 4. Roland Jaccard, Freud, collection Que sais-je ?, P.U.F., 1983. 5. Dans une lettre adressée le 8 juillet 1915. 6. J. Laplanche etJ.-B. Pontalis, Vocabulaire de la psychanalyse, P.U.F., 1981. 7. Freud, Ma vie et la psychanalyse. S. Remarquons d'ailleurs, écrit P. Hanry, que ces séductions imparfaites sont quelquefois des produits de la crainte (celle du « séducteur » qui n'ose pas, par crainte des sanctions qu'entraînerait le récit éventuel de l'enfant, pousser à son terme son entreprise I...). Si bien que nombre de refus de reconnaître à l'enfant une sexualité ne sont que des attitudes défensielles des adultes vis-à-vis d'un attrait pour l'enfant, jugé inconvenant et dangereux (pour l'enfant et — surtout I — pour soi). P. Hanry, Les Enfants, le sexe et nous, Edouard Privât, 1977. 26




HOMOS - PÉDOS : LE FACE A FACE ?

« Pédé !» : le mot le plus courant pour désigner un homo en français. L'assimilation aussi de l'homosexualité à la pédophilie. Faut-il s'en plaindre ou s'en réjouir ?

Le mythe dominant de l'homosexualité en France, c'est encore celui de l'éphèbe grec courtisé par quelque Socrate. Au contraire des Etats-Unis où c'est plutôt le viril cow-boy partant à l'assaut de l'Ouest (coucou San- Francisco) qui est la référence principale. Il n'y a d'ailleurs là rien d'étonnant. Pendant des siècles, les homos n'ont pu trouver de référence que dans la culture de l'antiquité. Encore fallait-il pouvoir lire le texte original, car souvent les traductions françaises étaient censurées. Qu'il s'agisse d'un Alcibiade au Banquet de Platon ou des filles de Lesbos détour- nées par Sapho. Au xix» siècle encore, la littérature qui commence à évoquer l'homosexualité parle surtout de rela- tions intergénérationnelles et interclas- sistes : ainsi Jupien et le baron de Charlus chez Proust. Et les relations de collèges évoquées par Montherlant et Roger Peyrefitte ressortissent du même thème. C'est ce qui explique, peut-être, qu'en France l'émergence première de l'homosexualité s'est faite en liaison avec celle de la pédophilie.


Le rapt des enfants ?

Pour autant la pédophilie est loin d'être totalement acceptée dans le milieu homo : on a même vu aux Etats- Unis des groupes homosexuels participer à une manifestation contre un autre groupe homo, mais pédophile celui-là : la NAMBLA (North American Man / Boy Love Association : association pour l'amour entre hommes et garçons). Des lesbiennes féministes, mais qui étaient aussi des mères, considéraient que les pédophiles venaient « rapter » leur enfants. A l'université d'été homo- sexuelle de Marseille on a pu voir un vieux militant homo reconnaître qu'il était troublé par son fils de quatorze ans lorsqu'ils se retrouvaient dans la cuisine nus le matin, mais qu'il n'accepterait pas qu'un homme s'intéresse à lui. A l'émission de télévision Agora, il y a quelques mois, où l'on présentait un sketch mon- trant une relation entre un adolescent et un jeune adulte, il a été presque impossible de parler du désir de l'adolescent : les homophobes stigmatisaient ce détournement et la plupart des homos éludaient la question en disant qu'il n'y avait pas que ça dans l'homosexualité.


La koréphilie

On peut d'ailleurs remarquer en France une évolution assez étonnante dans le milieu homo sur la question de la pédophilie : alors qu'il y a quelques années, en général, les hommes étaient plutôt tolérants, les « nouveaux gais » qui recherchent une intégration rapide dans la société veulent se démarquer de la pédophilie qui gêne leur acceptation sociale. Au contraire, un certain nombre de lesbiennes, jadis très éloignées de la pédophilie, remettent en cause la rôle de la femme comme mère, reconnaissent leur propre désir vis-à-vis des petites fil- les (la koréphilie) et prônent la liberté des enfants (cf. les déclarations de Jocelyne François dans Gai-Pied n° 137).


Hypocrisie

L'incompréhension peut venir de la méconnaissance : on pouvait ainsi lire dans un petit journal du Groupe de Libé- ration Homosexuel de Rouen, il y a quel- que temps : « Bien sûr les enfants ne sont pas innocents, bien sûr c'est souvent eux qui jouent à la séduction, sauf qu'on n'a jamais vu un gamin de dix ans pénétrer un type de quarante. » Affirmation gratuite et fausse qui ne perçoit la pédophilie que comme le désir de l'adulte qui se réalise « sur l'enfant ». Mais il y a aussi pas mal d'hypocrisie. Avant l'abaissement de l'âge de la majorité homosexuelle on entendait souvent des homos dire qu'ils n'étaient pas intéressés par les moins de dix-huit ans. Dès que la loi a changé, on a vu les mêmes faire passer dans les journaux homos moult petites annonces cherchant à rencontrer des quinze/dix-huit ans. Où l'on voit que la réprobation sociale de la pédophilie relève d'une grave inconscience chez les homos ; pas seulement parce que, de toute façon, l'assimilation est faite par les homophobes, mais plus fondamentalement parce que les enfants d'aujourd'hui sont les homos adultes de demain ; et qu'on ne peut espérer changer les choses sur l'homosexualité si les enfants sont toujours aussi conditionnés à réfréner leurs désirs, à nier dans leur tête et dans leur corps toute une part d'eux mêmes.

C'est ce qui avait amené, dès 1980, l'International Gay Association à reven- diquer l'abrogation de toutes les lois qui fixent un âge minimal à des relations sexuelles consentantes en considérant « notre capacité propre en tant qu'homosexuels et lesbiennes, (par notre propre expérience de l'oppression) à contribuer à la discussion sur la libé- ration de la sexualité des enfants et avec des enfants ».


Dépénaliser

Le CUARH a pris position, dans la même ligne, contre toute pénalisation des rapports sexuels consentants, quels que soient l'âge, le sexe ou la fonction des personnes impliquées. Nous pen- sons que la justice n'a pas à se mêler de ce qui ne concerne que l'échange de plaisir entre personnes (voir la prise de position de Michel Foucault ci-contre). De même que nous avons refusé que les homosexuels soient considérés comme des violeurs, de même nous refusons que les pédophiles soient pris pour des « détourneurs ».

Nous pensons que le seul critère doit être celui du désir commun et non imposé à l'autre. Ce n'est pas le cas de toutes les relations pédophiles, comme ce n'est pas le cas de bien d'autres relations entre adultes. Mais, contrairement à l'opinion admise, le domaine de la sexualité est précisément un de ceux où l'enfant peut répondre sur un pied d'égalité : dans les autres domaines, la domination intellectuelle ou économique peut être importante. Dans l'échange libre et fraternel des corps et des cœurs peut s'immiscer l'égalité.

Gérard Bach




UN GROUPE PÉDOPHILE ?

C'est pour lever cette interrogation et recueillir quelques informations sur le GRED (Groupe de Recherche pour une Enfance Différente) qu'Homophonies a rencontré Serge Duraz, son secrétaire national


Homophonies — Le GRED, est-ce un groupe pédophile ?

Serge Duraz — Le GRED s'adresse en effet aux pédophiles de toutes sortes ; mais parce qu'il est un groupe de réflexion et d'action dans le cadre glo- bal de l'enfance, nous pensons que la pédophilie, revendiquée comme toute autre relation adulte-enfant (ni plus ni moins), est un des moyens (pas le seul) de remettre en cause l'enfermement social de l'enfant. Mais, ses préoccupations ne s'arrêtent pas là. Bien sûr, compte tenu du besoin d'information et de démystification (il y a encore du pain sur la planche !), ce thème constitue un axe important de notre démarche réflexive : sans doute alors, certains, dont une partie du mouvement homo, n'ont voulu voir que cet aspect des cho- ses dans le GRED, par souci caricatural qui les arrangeait bien et d'après, peut- être, une impression que le GRED lui- même donnait au début de son existence. Mais ces personnes se trompent, car le GRED se veut ouvert à d'autres recherches et donc à d'autres groupes qui s'interrogent sur la place de l'enfant, sur le rapport adulte/enfant.


L'indépendance des enfants

H. — Au fond, le GRED veut interroger les pédophiles sur le reste de la condi- tion enfantine, et les non-pédophiles sur la prise en compte de la sexualité enfantine. Dans ce cadre, le GRED est-il ouvert aux mineurs ?

S. D. — Actuellement, le GRED est un groupe d'adultes, pour des raisons léga- les, et aussi parce que nous pensons que les mineurs doivent pouvoir avoir leurs propres structures ; nous ne cherchons pas à les enrégimenter. A ce titre, nous nous sommes réjouis de l'existence d'un groupe de gais mineurs, hélas disparu depuis. D'autre part, nous sommes stric- tement un groupe de recherche. Nous n'avons pas à prendre en charge le vécu relationnel des gens qui viennent au GRED.


H. — Le GRED s'est créé en 1979, à /'Université d'été homosexuelle (en même temps que le CUARH). Pourquoi et que s'est-il passé depuis ?

S. D. — Le mouvement homo était incapable à l'époque de prendre en compte la situation des mineurs dans leur statut social (dont leur sexualité) ; pourtant, c'est essentiel pour l'avenir de la condition homosexuelle. Même inca- pacité de faire face à la répression féroce dont sont victimes les majeurs amoureux des enfants. Aussi, le GRED a-t-il porté ces débats dans le CUARH pour voir adopter le principe de la dépénalisation des rapports consentants quels que soient l'âge, le sexe ou la fonction des personnes impliquées. Mais le GRED, de par son engagement dans le CUARH, ne veut pas se laisser enfermer dans une étiquette homosexuelle, même « pédophile » (la pédophilie hétérosexuelle nous concerne aussi I) qui réduirait notre combat général sur l'enfance.

H. — Le GRED est-il un groupe mixte ? S. D. — Il est aujourd'hui principale- ment composé d'hommes. Mais nous désirons nous ouvrir. Un rapprochement s'est opéré avec certaines lesbiennes qui a permis un début de travail en commun sur la koréphilie ' et l'éducation ; en revanche, du côté du mouvement des femmes (du moins ce qu'il en reste), les tentatives de contact ont été déce- vantes.


Salon de l'enfance

H. — Le GRED cherche-t-il à discuter avec d'autres groupes qui s'intéressent à l'enfance ?

S. D. — Oui, ainsi, l'Ecole des parents et des éducateurs, pour leur cycle de conférences sur « les sexualités différentes au cœur de la famille » en 1983, ou plus récemment un article dans leur revue sur « le phénomène des majorettes en France ». Le GRED a participé au comité de soutien au Coral ; nous avons aussi distribué un tract au Salon de l'enfance contre le protocole d'accord Hernu-Savary, qui fait entrer l'armée à l'école, et contre les jouets guerriers. De plus, d'autres voies d'intervention ont été ou sont couramment utilisées, telles radios libres, presse... mais aussi anima- tion d'ateliers thématiques sur l'enfance (avec support vidéo pour les débats) lors des précédentes universités d'été homosexuelles à Marseille. En outre, nous avons animé des débats publics, soit comme invités (autour de films sur l'enfance, par exemple), soit dans notre propre cadre : ainsi notre groupe parisien, le GRED-lle-de-France, a organisé des soirées ouvertes, autour de « L'enfant aveugle en institutions », « La nudité comme valeur éducative » et sur les majorettes, support de l'arti- cle précédemment cité.


Le GRED et son BEPC

H. — Le GRED a aussi un journal. Le Petit gradin.... ?

S. D. — Le Petit gredin paraît à peu près deux fois par an. Il cherche à élargir lui-même son regard sur l'enfance, à rendre compte des expériences différen- tes concernant l'enfance, à réfléchir sur les pédophilies. Il évolue actuellement pour diversifier ses thèmes et ses illustrations, pour mieux fonctionner.

A côté du Petit gredin, le GRED a une commission internationale et participe activement aux commissions juridique et éducation du CUARH. Par ailleurs, un groupe régional fonctionne bien : celui de la région parisienne, déjà cité, et qui se réunit tous les vendredis, au 1, rue Keller, à partir de 20 heures ; et il y a deux groupes en province, en Bretagne et en Provence. Enfin, le GRED est administré par un B.E.P.C. (Bureau exécutif permanent et coordinateur) et un Secrétariat national, situé à Brest.


H. — C'est donc une démarche plu- rielle que celle du GRED ?...

S. D. — Nous voulons prendre en compte tous les aspects, sans exclu- sive, de l'enfance comme catégorie sociale face à celle des adultes. C'est notre originalité. La plupart des autres groupes font un trait sur la sexualité des mineurs et la pédophilie. Mais ne soyons pas prudes : nous avons encore beau- coup à dire sur les pédophilies, y compris critiquer certains comportements pédophiles qui, notamment, ne respec- teraient pas l'enfant en tant que per- sonne à part entière. Nous avions intitulé notre premier congrès « Enfances et libertés : quelqu'un qui est un enfant ; le sexe mineur ». C'est dans ce difficile équilibre que cherche à se maintenir la politique du GRED.

Propos recueillis par Gérard Bach

7. Koréphilie : Relation entre femmes et jeunes filles.




Le journal Homophonies anime chaque mois un débat sur un thème abordé dans ses colonnes Prochaine rencontre


LA PEDOPHILIE (avec le Groupe de recherche pour une enfance différente GRED) Le vendredi 9 novembre au local du CUARH 1, rue Keller, 75011 Paris à 20 h




Bibliographie sur la pédophilie

Tony Duvert : toute l'œuvre (Editions de Minuit) et plus spécialement : Quand mourut Jonathan (roman).

Michel Foucault : Histoire de la sexualité tome 2, L'Usage des plaisirs, Gallimard.

Gabriel Matzneff : à travers toute l'œuvre mais plus spécialement : Les Moins de seize ans (Julliard), Ivre du vin perdu (la table ronde)

Henry de Montherlant : La Ville dont le prince est un enfant. Gallimard et Le Livre de Poche. Correspondance avec R. Peyrefitte (Laffont)

Roger Peyrefitte : Les Amitiés particulières, L'Enfant de cœur, Notre amour Flammarion et Le Livre de Poche.

René Scherer: Une erotique puérile (Galilée).

En anglais :

Brian Taylor : Perspectives on paedophilia (Batsford - London).

Théo Sandfort : The sexual aspects of paedophile relations (Pan/Spartacus Amsterdam).

Daniel Tsang The âge taboo (Alyson, Boston).

Revues N ° 37 de la revue Recherches : Fous d'enfance, qui a peur des pédophiles ? N° de février et mars 1984 de Lesbia sur la koréphilie. Revue Le Petit gredin : 1, rue Keller, 75011 Paris.

Revue L'Espoir: 281, chaussée d'Ixelles 1050 Bruxelles (Belgique).

Vient de paraître : Fresnes-Ethique de Maurice Balland. Six mois à la prison de Fresnes d'un détenu pédophile. 35 F + 7 F de port à demander au Centre du Christ libérateur 3 bis, rue Clairaut. Paris 75017 n° CCP Paris 20 119 94 F. 33

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